13 août 2007
Episode 19, par Arthus - "La dernière page"
La balle transperce l’épaule de Kami qui s’écroule dans une plainte. Je baisse mon arme fumante, atterré.
Dans la même seconde, Birol se précipite vers moi et vise. Un instant en suspens, une seconde d’hésitation peut-être, puis la déflagration, et l’impact. Je fais trois pas en arrière. Une fleur de sang s’épanouit sur ma chemise, juste au dessus de l’abdomen. Je la regarde, incrédule. Le temps semble s’arrêter.
Pia se précipite vers Kami tandis que les autres, consternés, me regardent sans bouger. Birol, le môme et les ombres que je devine derrière eux. Un des membres de la brigade me scrute avec plus d’intensité que les autres. Il me rappelle quelqu’un. Il est massif, et sous son casque à visière, je devine que sa peau est sombre. Pas le temps de réfléchir. Je leur tourne le dos, agrippe la rambarde de sécurité, puis saute par dessus et tombe lourdement sur le flanc, dans la poussière, au milieu des anciens rails. Je me relève péniblement, dans un râle. Me traîne dans l’obscurité, le long du tunnel. Kami est tombée, là-bas. A cause de moi. Son corps est immobile, recroquevillé. J’ai le cœur brisé. J’entends Pia qui hurle, des talkie walkie qui grésillent et des ordres donnés. Un souffle aussi. Quelqu’un me suit à tâtons. Je devine la rumeur des pas derrière moi. Ou est-ce mon imagination ? Je progresse difficilement, jusqu’à une bifurcation. Je prends, au hasard, le tunnel de droite. Un peu plus loin, une rame de métro abandonnée finit de rouiller dans une demi-pénombre. La porte est ouverte, je me hisse avec un grognement de douleur à l’intérieur. Je m’écroule, mi-assis, mi-allongé, sur un des sièges qui sentent la pisse de rat et le moisi.
C’est la fin.
D’une poche intérieure de ma chemise, je sors un carnet, rempli d’une fine écriture grise, la mienne. Ces derniers temps, quand mon cerveau me laissait de brefs instants de lucidité, j’ai pris des notes. Je voulais rendre compte de mes actes… et obtenir, peut-être l’absolution… pour ma trahison, pour cette honte qui me ronge. Je commence à lire.
« Quand le Laborat a étendu son emprise sur la ville et commencé la machinisation systématique des labocitadins, j’étais jeune, et encore idéaliste... Mais je dois commencer ma triste biographie avant cette époque. Mon père était Finlandais. Il avait débarqué à Labocity, l’ancienne Babylone, pour conquérir le monde de l’art. Epris d’une Egyptienne du quartier Univers, artiste elle aussi, il avait fondé un mouvement d’expression plastique dans un ancien laboratoire de cinématographe, caché dans le quartier Labo. Pendant ma courte jeunesse, il avait veillé à me transmettre son goût de la liberté, et m’avait appris à exprimer mes émotions par le biais de la peinture. Ses expériences artistiques avaient bercé mon enfance. Pour moi, c’était un héros. Mais quand le Laborat arriva au pouvoir et interdit l’Art qu’il disait « dégénéré », mon père fut un des premiers à disparaître. J’avais 9 ans. Ma mère, désespérée, porta son deuil longtemps, puis elle épousa un photographe venu de Tokyocity, et eut bientôt un second enfant.
Mon adolescence ne fut que rébellion, vandalisme et attaques en tous genres contre le pouvoir. Je commençais à fédérer des suiveurs, qui se rassemblèrent sous mon égide au Labo12. Je cherchais sans cesse de nouveaux moyens de provoquer le régime. Puis, un triste jour, ma mère et mon beau-père disparurent à leur tour, laissant ma demi-sœur orpheline.
(Le sang coule abondamment et je commence à avoir du mal à me concentrer)
Gagné par une rage vengeresse, j'entamai avec le Labo12 les actions terroristes qui nous valurent d’être fichés au Département de la Rumeur du Juste, peu de temps avant qu’un attentat bienvenu ne prive la ville de cet antre nauséabond de la dénonciation organisée. Première explosion dont je soupçonnais l’auteur, et dont les petites soeurs suivraient bientôt.
Un mentor plus puissant émergea parmi nous. Je ne cherchai pas à repousser l’évidence. Son cynisme, ainsi que son invisibilité aux yeux des membres du groupe, qui lui conférait une aura indéniable, étaient de puissantes alliées. Je connaissais le secret de Birol, mieux que lui sans doute, et cachai la vérité aux autres. La REALIH, à laquelle j’avais adhéré et pour lequel je recrutai des soldats d’élite, croyait à tort que Mirko était avant tout un membre du Laborat. Je leur tus aussi ce secret : Mirko travaillait certes sous cette couverture officielle, mais ce afin de divulguer à notre groupe plans, données techniques et petits secrets de l’administration. Birol constituait le 3ème visage de cette personnalité multiple.
Une idée commençait à germer. Si la ville interdisait à présent toute représentation artistique autre que l’Art du Régime, basé sur le culte des machines, nous allions faire exploser une créature faite de ferraille et de systèmes électroniques au cœur d’un bâtiment officiel, et noyer la milice et les administrateurs les plus éminents du Laborat sous une masse visqueuse de débris mortels et de peinture rouge sang.
« Rendre l’Art à l’Art ».
La machine, une structure ailée que nous allions introduire dans l’Hysteria Gallery par la voie des airs, avait besoin d’un pilote : l’un de nous devait donc se sacrifier pour cela, mais la liberté n’a-t-elle pas un prix ?
Un soir, seul à l’entrepôt 4956, j’avais mis en place les derniers éléments de la machine ailée. Je préparai la 2ème des 3 expériences primaires nécessaires avant le grand soir
(qui aurait dû être… ce soir-même)
mais une escouade de miliciens me surprit sur le chemin du retour et me paralysa d’une décharge électrique. Je tombai inconscient, pour me réveiller (combien de temps plus tard ? impossible à dire) avec une impression de vide, un sentiment bizarre d’être étranger à moi-même. J’étais dans ma chambre au labo12. Je ne voulais pas croire que j’avais été victime d’une expérience du Département Scientifique, malgré des migraines de plus en plus fréquentes, qui me rendaient incapables de réagir selon ma volonté. Un mutisme effrayant m’empêchait de confier à quiconque l’étrange changement qui s’était opéré. Je soupçonnais à raison qu’une puce avait été implantée dans mon cerveau. Si les maux de tête étaient intenses, les accès de violence se révélaient incontrôlables, et Tom a été ma première victime.
Les instructions qui apparaissaient par flash derrières mes rétines étaient claires. Je devais infecter le Labo12 de l’intérieur. Détruire ses membres et me détruire ensuite. Et, pour mon malheur, c’est ce que j’ai fait. »
La sueur dégouline sur la blessure,
Le sang tâche le carnet.
La douleur, lancinante, me fait délirer.
Je me vois, petit enfant, jouant à escalader un arbre à l’époque où la nature faisait encore partie du monde. Puis, un autre mirage. Les amis de mes parents font une grande fête au Labo12. Sam me porte sur ses épaules, peu de temps avant sa fuite hors des murs de la cité. Ma mère me sourit. Ma petite sœur, Kami, court vers moi en riant. Elle a 4 ans.
Est-ce ainsi qu’on meurt ?
Est-ce que les fantômes des moments heureux reviennent nous hanter pour nous accompagner de l’autre côté ?
Dans un ultime effort, je sors un crayon de ma poche et ajoute d’une écriture hachée par la douleur :
« A toi, bien que trop tard, je lègue toute mon affection, et mon idéal de liberté, honteusement trahi.
C’est la dernière chose qui me restait, et j’ai tout bousillé.»
Mais le sang a fini de noyer le bout de papier griffonné.
Confession illisible.
Dernier coup du sort.
Pathétique signe du destin.
Plus d’aveux.
Pas d’absolution possible.
Plus d’images à présent.
Un brouillard opaque m’obscurcit la vue.
…
Puis
plus
rien
Commentaires
ouaaaahh !
Super ! on y voit plus clair maintenant
Tchikeuh wawa
Grandiose !
Mon épisode préféré depuis le début de l'histoire.
Bien vu le coup du carnet de confession, ça passe comme un charme.
Je suis moins fan du photo montage, mais je le trouve quand même réussi !
Bref, la classe.
BRAVO :)
Superbe !
Félicitations, j'en ai la larme à l'oeil ! C'est très prenant mais très triste aussi. Les pauvres membres du labo 12, tous des piteux !!! Et puis, Kami, soeur d'Arthus, quelle histoire ! Vivement Labocity 2...